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La face sombre du métier d’avocat: du rêve à la réalité

Le métier d'avocat fait des envieux et jouit d'un grand prestige. Un livre en dévoile les arrière-cours et les abus. Un témoignage édifiant. Par Jérôme Béglé

Le métier d’avocat est paré de mille atours : le prestige de la robe, la valeur que l’on prête aux savoirs dont ils sont détenteurs, le respect qu’inspirent les hommes de loi, l’espoir que l’on place dans leurs conseils censés nous sortir des situations les plus périlleuses, la dramaturgie qui accompagne souvent le premier rendez-vous entre l’avocat et son client. Vu de loin, les avocats sont libres, bien payés, respectés et font partie (comme le maire, le notaire ou autrefois le journaliste et l’instituteur) des personnages naturellement respectés et appréciés pour leur savoir.

Un livre vient cependant jeter une ombre sur le tableau. Anaïs de la Pallière a 35 ans et est avocate au barreau de Paris. Elle raconte dans La Face cachée de la robe les déceptions qu’elle a endurées pour enfin embrasser le métier d’avocat dont elle rêvait. Elle s’appuie sur sa propre expérience, le témoignage de confrères et consœurs ainsi qu’un rapport remis en 2017 par Me Kami Haéri sur ce que l’on pourrait appeler pudiquement les « dysfonctionnements » de la profession.

Le métier d’avocat, c’est 68 409 avocats en France en 2018

En 1995, on comptait 29 368 avocats en France, en 2018, ils étaient plus de 68 409, dont près de 28 000 à Paris. 30 % d’entre eux abandonnent la robe après 10 ans d’exercice de la profession, « une hémorragie unique chez les professionnels du droit », précise le rapport Haéri. En plus de ces critiques « officielles » et désormais connues de l’ordre des avocats, Anaïs de la Pallière ajoute sa propre petite musique. Les études sont chères : « entre la préparation d’été à l’examen et les frais de scolarité, je m’étais allégée de près de 6 000 euros en moins de 6 mois » ; le stage sans intérêt – photocopies, café, courrier, « et encore, je n’ai pas eu à sortir le chien de mon maître de stage, ou lui apporter des conclusions pendant qu’il était chez le coiffeur ou chez le pédicure, ce que d’autres m’ont relaté ».

Le pire à ses yeux étant la cérémonie de prestation de serment, un pensum de plusieurs heures facturé 800 euros. Pour en arriver là, encore faut-il obtenir un contrat dans un cabinet qui ne vous est souvent accordé que si vous avez déjà prêté serment. Quand le serpent se mord la queue… Le point le plus intéressant du livre un peu – trop  ? – plaintif repose sur la définition du statut de collaborateur de cabinet. Le rapport Haéri en décrit l’évolution néfaste : « La collaboration libérale qui s’entendait au départ comme un apprentissage de la profession qui permettait en parallèle le développement d’une clientèle personnelle en vue d’une installation ou d’une éventuelle association, s’est peu à peu transformé en un salariat avec une hiérarchie forte, peu d’accompagnement dans la gestion de la carrière, et une liberté quasi inexistante de fait de développer sa propre clientèle. »

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Des revenus largement amputés

Et l’auteur apporte moult exemples à ce constat : associés acariâtres qui se délestent de leurs tâches sur des collaborateurs mal payés et qu’ils traitent avec peu d’aménité… Ce type de contrat ne prévoit ni heures supplémentaires ni récupérations et ne repose pas sur les règles du salariat, ce qui fait dire à certains que l’on nage en pleine irrégularité : un comble. La rémunération des jeunes avocats est loin d’atteindre les sommets des ténors du barreau. « Avec mon bac + 7, j’ai commencé à 3 800 euros HT de rétrocession. J’ai eu de la chance, car j’ai pu avoir le tarif UJA. » Il s’agit d’un montant recommandé, mais pas impératif, les cabinets pouvant fixer des revenus moindres à leurs collaborateurs. Mais « il faut retirer entre 45 et 50 % pour provisionner vos charges (Urssaf, Ordre, prévoyance, mutuelle, retraite, impôt sur le revenu, CFE, etc.) soit 1 900 euros net ».

On reprochera à l’auteur de beaucoup s’appesantir : travailler longtemps n’est pas l’apanage des avocats, sauter un repas semble être pour elle un véritable drame, « bouffer de la vache enragée » n’est pas propre à sa profession… Un lamento qui nuit parfois à sa démonstration. Mais certains sujets, comme le harcèlement sexuel chez les robes noires, ou le peu de considération que l’on accorde aux femmes qui tombent enceintes, méritent que l’on s’y attarde. L’auteur rapporte des scènes et des propos blessants ou humiliants qu’elles doivent endurer. La plupart relèveraient d’ailleurs des tribunaux. Même si la plupart des questions évoquées par Anaïs de la Pallière restent encore tabou, une association, Sos Collaborateurs, a été créée en 2000 afin de porter secours, conseil et assistance à ces jeunes gens, qui souvent tombent de haut en découvrant la réalité du métier d’avocat.

 

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